Souvenirs et anecdotes

Arrivée à Madrid (1)

Je suis arrivé à Madrid le 7 septembre 2003 à 7 heures du matin en gare de Méndez Álvaro après un trajet en autocar de près de vingt heures depuis Lyon (Lyon, Montélimar, Avignon, Montpellier, les villes ont défilé pendant des heures et des heures qui m’ont semblé interminables!).

Je me souviens aussi qu’à cette époque, je doutais fortement de la ponctualité espagnole (j’ai changé d’avis depuis) et lorsque j’ai aperçu les lumières de la ville à travers la vitre de l’autocar à 7 heures tapantes, encore à moitié endormi, j’ai dit à mon voisin/compagnon de route “ce doit être Saragosse!”. Non, finalement, c’était bien Madrid, et à 7h00, nous étions lâchés et livrés à notre sort dans la capitale espagnole!
Pour tout dire, je ne venais pas totalement à l’aventure, j’avais en poche l’adresse d’une personne qui m’a hébergé pendant près de 7 mois et envers qui je serai à jamais reconnaissant. Quel dommage que nous ayons perdu le contact à cause d’un bête malentendu…
À suivre.

Faites preuve de culot! (2)

Situation classique pour toute personne vivant ou ayant vécu à l’étranger : on vous présente à un groupe de personnes, l’enthousiasme règne, les gens sont tout sourire, les présentations sont faites, la première tournée de bières a été expédiée en un temps record et la question fatidique arrive enfin: Hablas español? (question bien évidemment variable selon le pays).
Plusieurs cas de figure se présentent alors…

Premier cas de figure : vous y allez au culot (parce que vous en avez, tiens !). Vous baragouinez une quinzaine de mots avec brio, vous rayonnez d’aisance. Vous soulevez l’enthousiasme général, on vous demande où vous avez appris tout ce vocabulaire (on trompe facilement l’auditoire dans ces cas), on vous trouve sympa, cool, les compliments fusent de tout côté (Ah ces français, ils sont forts quand même !). Bref, on tombe sous votre charme. Vous nuancez un peu en promettant que la fois suivante, vous serez encore plus à l’aise. Pas grave ! On vous a déjà collé l’étiquette du français cool…

Le deuxième cas de figure est à éviter absolument si vous voulez rester dans l’ambiance. Vous êtes plutôt timide et sincère et le culot vous fait cruellement défaut. A la fameuse question, vous répondez en français (pour qui veut bien vous comprendre) ou pire, en anglais, que vous avez honte de votre manière de prononcer le [j] et le double [rr] et que vous n’osez pas maltraiter les subjonctifs en public… Vous avez beau promettre que la fois suivante, vous n’égratignerez pas les verbes, c’est trop tard, il n’y aura pas de fois suivante car vous venez d’être catalogué : PAS COOL !

Changeons de décor : vous n’êtes plus dans un bar mais à l’intérieur d’une salle d’une boîte d’import-export madrilène. Plus exactement, à un entretien de travail.
Le type de la boîte se présente et rapidement vous demande comment vous maîtrisez la belle langue de Cervantes. N’importe quelle personne avec un peu de bon sens et de culot aurait vite compris que c’était le moment de briller de mille feux et de montrer tout ce qu’on peut faire avec un répertoire limité mais magistralement utilisé !
Ce ne fut pas mon cas :je pris un air sérieux et complexe, je fronçai les sourcils et commençai mon explication. J’ai quelques notions d’espagnol commercial et économique, je n’écris pas trop mal étant donné que j’ai fait de la traduction technique à l’université, je lis les pages économiques de El País de temps en temps, blablablablablabla… Tout cela prononcé dans un espagnol approximatif puisque je venais de débarquer à Madrid…
PAS COOL! Encore moins si je précise que la boîte (qui bien entendu, ne m’a jamais rappelé) cherchait un commercial. Un commercial ne se noie pas en explications, un commercial parle et convainc !

Retour au pays (3)

Je me suis plusieurs fois demandé si les gens de ma ville ou de ma propre famille n’auraient pas dénoté chez moi une attitude curieuse lorsque je passe quelques jours en France. L’attitude de celui qui rentre au pays…
En quoi consiste-elle? En voici un bon exemple : il y a quelques années, dans la chambre d’étudiant de mon frère, en allumant la télé, je tombe sur une émission de Michel Drucker, célèbre présentateur télé, un « dinosaure » de la télévision française, sourire faux-cul, personnage lisse, toujours dans le sens du vent (jamais polémique, jamais de problème avec quiconque) mais surtout indéboulonnable (30, 40 ans à son poste). Bref, un personnage qui m’avait toujours laissé indifférent dans ma jeunesse! Comment expliquer à mon frère que ça me faisait du bien de retrouver la voix et le sourire idiot de Michel Drucker?

Même impression dans ma ville. Dans la rue principale, je me promène, sourire aux lèvres, j’observe, je pose des questions, je demande ce qui a changé, j’entre dans les boutiques juste pour regarder. On doit me prendre pour un illuminé…
La tranquillité qui était autrefois synonyme d’ennui, d’immobilité et d’inaction est maintenant repos et calme. Les petites choses que vous critiquiez sans retenue vous tiennent désormais à cœur. Vous les défendez parce que vous vous retrouvez en elles.

C’est le moment des retrouvailles. On retrouve le pays et la ville natale comme on retrouve un visage connu. On redécouvre des musiques et des sons, des détails de la vie courante qui autrefois nous paraissaient insignifiants, des paysages (le vert des campagnes environnantes, les vignes du Mâconnais) auxquels les gens du pays se sont depuis longtemps habitués, des gestes qui sont pour eux devenus machinaux et routiniers.
Vous revoyez le même tableau, la même photo dans un état d’esprit nouveau.

Les gros mots (4)

Est-ce qu’on m’expliquera un jour la passion qu’ont certains élèves pour le gros mot, la tournure grivoise ou paillarde, l’insulte? Au cours de mes années d’enseignement, j’eus à faire face à cette situation à plusieurs reprises: parmi l’assemblée, un visage s’illumine subitement et me demande “Allez, Bertrand, dis-nous comment on dit #@#%*&?!!! en français!” Bien évidemment, les autres suivent, “allez! allez!”. Je me retrouve donc seul et coincé face à une salle entière, des visages radieux tous tournés vers mon bureau dans l’attente du joli mot qu’ils vont découvrir! Quelquefois, sans me laisser le temps d’ouvrir la bouche, le “dictionnaire humain” intervient. Le dictionnaire humain, c’est celui qui a passé du temps en France (parfois très peu) mais son séjour a été suffisamment long pour qu’il revienne avec un “bagage” impressionnant! Il a tout retenu et prend un malin plaisir à partager ses connaissances dans le langage spécifique. Il jubile, il est le roi de la classe… Mais on n’a pas toujours ce type d’élèves dans la classe, alors je dois intervenir.
Première possibilité: j’accède gentiment à la demande et je cède à la pression, je réponds rapidement, à voix presque inaudible. Voilà, c’est fait, vous n’aviez qu’à écouter! Mécontentement général mais moi, j’ai fait mon boulot!
Deuxième possibilité: leur dire que ça ne leur servira à rien, qu’ils ne vont quand même pas passer leurs temps à déballer des obscénités s’ils vont en France… Cette deuxième option n’obtient jamais l’effet escompté (calmer les élèves). Au contraire, devant mes piètres explications, ils redoublent d’envie et d’impatience d’en savoir plus!
Les élèves ne ratent jamais rien, ils sont toujours à l’affût, ils vous épient constamment. Je me souviens que je ne pus contenir un sourire niais le jour où une élève me demanda poliment: “Est-ce que je peux bais[s]er, j’ai chaud?” Chassez vos mauvaises pensées, l’élève en question me demandait simplement de baisser la température du radiateur parce qu’elle avait chaud. Tellement chaud qu’àu lieu de prononcer un [s], elle avait prononcé un [z]. Comme quoi, j’ai bien raison de penser qu’il vaut mieux consacrer du temps à la phonétique qu’au langage grossier!

On ne badine pas avec le football… (5)

Non, on ne prend pas le football à la légère en Espagne. C’est ce que j’appris à mes dépens un soir d’avril 2005. J’écoutais la retransmission d’un match Lyon-Madrid à la radio, confortablement installé dans ma chambre. Comme la fin du match approchait, que la victoire lyonnaise se profilait et que nous n’avions pas Canal+ à la maison, j’eus l’idée saugrenue d’aller voir cette fin de match dans un bar situé à deux pas de chez moi. Me voyant débouler hors de ma chambre, mon colocataire me demanda où j’avais l’intention d’aller. Quand je lui répondis où j’allais, j’observai une légère moue sur son visage. Après coup, je crois qu’il s’était dit : « Bizarre ce français, Il aime les emmerdes! », ce qui, traduit en espagnol, donnerait : « Este gabacho se está metiendo en un buen lío! ». Me voilà donc dans la rue, tout sourire, me dirigeant vers le bar le plus « authentique » du quartier. Ceux que j’ai toujours adorés. Le patron porte le torchon à l’épaule, le comptoir est plein de bière dans les verres mais aussi à côté, ça sent bon le sandwich de chorizo et de morcilla (boudin). Bref, je suis dans mon élément. Ce soir d’avril, j’essayai donc de me frayer un chemin parmi les clients madridistes (pour ceux qui ne le savent pas, c’est le nom des supporters du Real Madrid) agglutinés devant le petit écran. Malgré quelques difficultés, j’y parvins. Un coup d’œil rapide au chrono, il reste dix minutes à jouer. Lyon domine la fin de la rencontre et rate une occasion immanquable. Et là, pris d’un élan de spontanéité mélangée à de l’énervement (je m’énervais encore pour le football à cette époque), je frappai le comptoir du poing. Discrètement mais dans un bar de cette taille, rien n’est discret. Silence de plomb, tout le monde se tait et me fixe d’un regard sombre et menaçant. En repensant à ce moment, je crois que plusieurs options ont dû traverser les esprits de ces gens. Ils ont dû penser que j’étais soit complètement idiot et que ça ne valait pas la peine de s’en prendre à un pauvre français idiot, soit que j’étais un provocateur professionnel qui venait chercher les embrouilles et la bagarre. Mais comme personne ne serait assez stupide pour vouloir se bagarrer avec une horde de supporters madridistes en colère, ils ont rapidement penché pour la première option et m’ont généreusement laissé rentrer chez moi sans plus de mal. Après ce moment de malaise, la leçon était définitivement retenue et assimilée: on ne rigole pas avec le football!

Amis… mais pas complètement! (6)

Mes amis étrangers ont toujours été très intrigués par une étrange coutume française que j’appelle la « presqu’invitation » à un mariage! Le concept est simple : à votre mariage, vous avez d’une part votre famille et vos « vrais » amis que vous invitez au « pack complet » : cérémonie(s), vin d’honneur, dîner et festivités. D’autre part, la famille moins proche et les amis pas complètement amis que vous conviez au vin d’honneur.

La presqu’invitation, si elle peut déranger ou surprendre peut aussi donner lieu à quelques situations embarrassantes. Imaginez-vous au vin d’honneur, un verre à la main, vous faites connaissance avec quelqu’un (vous ne savez pas encore à quelle catégorie appartient cette personne!), vous sympathisez et vous lui dites d’un ton tranquille et détaché : « Bon, de toute façon, on se voit au dîner! » Et là, vous vous rendez subitement compte que vous avez mis les pieds dans le plat (https://labaguettechezlepaamboli.wordpress.com/2011/12/28/lexpression-du-jour-mettre-les-pieds-dans-le-plat/) quand l’autre personne vous répond : « Ah non, moi je ne suis invité qu’au vin d’honneur! ».

Dans certains mariages, on pousse le bouchon un peu plus loin puisqu’il n’est pas rare d’inviter des gens au vin d’honneur et … au dessert! C’est-à-dire qu’à l’issue du vin d’honneur, vous conviez gentiment ces personnes à rentrer dîner chez elles et à revenir un peu plus tard! Et elles reviennent tout sourire et désireuses de goûter le dessert nuptial. Et que font ces personnes si le dîner se prolonge et si le dessert commence plus tard? Elles attendent patiemment à la porte de la salle pendant qu’à l’intérieur la fête bat son plein? On les appelle, on leur laisse un texto « Fin du repas : vous pouvez venir ». Et quand elles s’assoient pour le dessert, elles demandent à leurs voisins s’ils ont bien mangé et si le menu a été copieux?

Les partisans de la « presqu’invitation » vous répondront que c’est très pratique : vous faites coup double car vous mettez les choses au clair d’un point de vue relationnel et votre entourage sait à quoi s’en tenir (amis ou presqu’amis?). Et d’un point de vue économique, vous invitez seulement les personnes à qui vous tenez le plus tout en faisant plaisir aux autres en les invitant à quelques verres de vin, quelques canapés et pourquoi pas, quelques heures plus tard, à une portion de tarte!

10 Responses to Souvenirs et anecdotes

  1. aude says:

    J’aime beaucoup ton post… c’est drôlement bien exprimé… et c’est ça de voyager, ça ouvre l’esprit et ça fait prendre conscience de la valeur réelle des choses. Moi aussi je viens d’un endroit tranquille, dans la campagne, et quelle liberté je ressentais en revenant chez moi les premières fois… Une sensation nouvelle et le plaisir de retrouver le calme, l’air pur et ses êtres chers… Les petits bonheurs qui peuvent passer inaperçus de par leur simplicité mais qui comptent tellement… Et vous, quels sont vos petits bonheurs?

    Autres exemples pour vous donner des idées :
    – Marcher le long d’une plage interminable en ramassant des coquillages.
    – Les nuages, les merveilleux nuages.
    – Siroter du thé à a menthe en attendant le lever du soleil sur Petra.
    – Serrer la joue d’un bébé contre sa barbe.

    Si ça vous semble bien, ce serait sympa de partager un ou deux petits bonheurs ensemble…

    • Merci pour ton commentaire, Aude. Ça m’a fait très plaisir.
      C’est effectivement ce que je voulais exprimer dans ces lignes, partir pour mieux revenir, pour mieux apprécier les choses qui étaient à notre portée mais qu’on n’a pas su ou pu voir…

      Je me permets d’ajouter à ta liste des bonheurs simples celui-ci:
      – entrer dans un bar/bistrot, observer, écouter les gens et l’ambiance. En particulier, en hiver.

  2. C’est pas san peine que j’ai réussi à trouver ton commentaire ; je trouve que tu est prêt pour écrire un libre , raconter des histoires , sur que tu as un cahier avec plein d’annotations . Je comprend bien ton sentiments , ça m’arrive quand je retourne dans ” ma ville ” en France .
    Si j’aimait autant les nouvelles tecniques comme la langue française je deviendrait un super-douée dans la matière

  3. Bonjour Dolores, vous l’avez trouvé, c’est le principal! Merci beaucoup pour votre commentaire. Écrire un livre, merci mais je ne pense pas en être capable… Avoir un blog et l'”alimenter” de temps en temps, oui !

  4. Les 4 chapitres son vraiment amusantes. J’attends le 5ème pour 2012 🙂

  5. Marie says:

    Joliment écrit, félicitations! Je me suis reconnue, nostalgie du Pays, Drucker (Ah Drucker, indéboulonnable…. il ne quitte pas son canapé rouge). J’ai découvert Dialogues Madrid par le Petit Journal, ça a l’air sympa las tertulias. Ah, je me présente: Marie, du Sud-ouest, parents espagnols, à Madrid depuis un bail mais avec le temps, comme tu dis si bien, on voit les choses d’une autre façon.

    Allez, bonne continuation, A+ à tout le monde

  6. Merci Marie!
    J’espère que tu auras un jour l’occasion de venir nous voir au club à La Blanca Doble.
    À bientôt.

  7. nicole GORGE says:

    C’est un régal, Bertrand , je retrouve dans tes textes, bien écrits de surcroit ! l’humour et la gentillesse de tes commentaires sur FB ! J’aime beaucoup ta façon décrire, les lieux et les gens, on se promène avec toi, on ressent la fraîcheur de la jeunesse, mais surtout beaucoup de sincérité ! Encore une fois je te recommande “Un hiver à Madrid” dans les années 30, mais que l’on retrouve dans tes descriptions, des décennies plus tard ….. Continue à nous enchanter !

    • Merci Nicole ! Votre commentaire me va droit au coeur ! Promis, je ferai tout pour préserver la fraîcheur et la spontanéité … Ravi de vous connaître virtuellement. Mais on se sait jamais, peut-être aurons-nous un jour l’occasion de nous rencontrer.

  8. zuton38 says:

    Bien sympa ces petites anecdotes… moi qui suis tombé ici par le plus grand des hasards des méandres du web en cherchant la bonne orthographe de la bonne chère de Gargantua suite à la rédaction d’un compte-rendu de ma semaine dernière touristique en Touraine…Style très vivant, rafraichissant et cela me change de lire les articles sur ma passion : les jeux de société modernes ! Si tu ne connais pas et que tu es ouvert à la découverte, je peux t’en conseiller quelques uns pour démarrer doucement en toute convivialité et simplicité : Dixit par exemple…
    J’aime bien aussi connaitre l’origine des expressions francaises que je trouve trop intriguantes pour être ignoré et les réponses sont souvent parlantes et marrantes ! J’ai ainsi pu découvrir l’origine de “mettre les pieds dans le plat” sur ton blog ! 🙂 Bonne continuation !
    PS: mon blog Ludo-Labo : https://zutonblog.wordpress.com/

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