Mon auberge espagnole (deuxième partie)

Un soir d’avril 2006. Je m’apprête à me mettre au lit lorsqu’on frappe à la porte de ma chambre. J’ouvre. Le gars de Cadix (appelons-le P.) veut me confesser quelque chose. Son visage traduit le désespoir et l’agacement. Je crois comprendre. Je le laisse quand même parler.

« Je n’en peux plus, je ne la supporte plus. On doit faire quelque chose! ».

Je compatis, je le comprends et suis content de voir que j’avais bien interprété ses drôles de grimaces et ses gestes d’énervement de plus en plus fréquents ces derniers temps.
Mais qui est la personne désignée par le pronom « la »? Eh bien, je vous le donne en mille : la copine du barbu (appelons-la C.) qu’il a réussi à incruster chez nous tout en finesse et délicatesse. Et bien aidé par l’aveuglement et la niaiserie de ses deux colocs. Oui, oui, nous deux!

Nos paroles se transforment rapidement en actes car voilà notre barbu qui rentre seul, sourire gêné, tête basse, il a flairé le coup (il est tout sauf bête!) et cherche à entrer dans sa chambre au plus vite. Trop tard, le piège se referme sur lui et il se retrouve rapidement en face de P. et moi, bien décidés à régler nos comptes.

Pourtant, avant d’en arriver là, on aurait bien dû se douter de quelque chose.

Par exemple, lorsque chaque matin, me dirigeant vers la cafetière, je la trouvais assise sur la chaise de la cuisine, en pyjama, les yeux encore mi-clos, suivant chacun de mes gestes, je dirais même plus, me scrutant de son regard inquisiteur et se permettant même quelques commentaires du style « Allez! Encore de la confiture! » ou bien encore « Ah les français! Vous ne pouvez décidément pas vous passer du beurre! ». Comme j’ai du mal à m’énerver et à élaborer des phrases cohérentes à six heures et demie du matin, je laissais faire et je me contentais de ruminer intérieurement et de me demander ce qu’elle pouvait bien faire dans la cuisine à cette heure.

Ou bien encore lorsque je la trouvais vautrée sur le sofa du salon, lui qui me tendait les bras après une longue et difficile journée. Même regard inquisiteur que le matin sauf que pour le coup, elle ne portait plus un pyjama mais un peignoir et qu’elle était en train de coudre… En peignoir! Si vous décidez d’enfiler un peignoir à 20 heures, c’est bien que vous n’avez pas prévu de sortir… Les lèvres me brûlaient, j’aurais tellement aimé lui dire : « Lève-toi de mon sofa et rentre chez toi, si tu as un chez toi». Elle l’aurait bien mérité. Mais la lâcheté ou peut-être la gêne de foutre quelqu’un à la porte étaient plus fortes que moi. Bref, j’ai fermé les yeux…

Trop d’indices qui auraient dû nous mettre la puce à l’oreille. Sa présence se faisait de plus en plus pesante et dérangeante, il fallait agir… et vite!

Retour à cette soirée d’avril : nous sommes là, bras croisés, visages fermés (et j’ajouterais regards qui tuent…) nous attendons les explications du barbu : il bafouille de vaines explications. Il voulait nous le dire mais n’en trouvait pas l’occasion. Il pensait que comme nous ne disions rien, nous étions d’accord (le silence vaut acceptation dans une colocation?). Mais ce n’est pas tout. Il atteint le paroxysme de la mauvaise foi et du culot lorsqu’il dit que sa chère et tendre s’est de toute façon bien adaptée à la vie en colocation et qu’elle nous trouve gentils! Tu m’étonnes qu’elle nous trouve gentils…

P. et moi campons sur nos positions, nous ne céderons plus, nous nous sommes suffisamment laissé embobiner. Se retrouvant sans issue, le barbu finit par nous demander si la présence de sa copine nous dérange et là, dans un sursaut d’orgueil et de panache, P. et moi nous regardons et répondons fermement : « Oui, elle nous dérange! ».

Quelques jours plus tard (après quelques jours d’une tension bien compréhensible et parfois insupportable), nos deux tourtereaux font leurs valises et quittent définitivement l’appart. Une fois la porte refermée, P. me regarde, souriant et fier d’avoir agi avec autant de fermeté.

Notre fermeté nous jouera des tours. Décidément, ce barbu avait plus d’un tour dans son sac…

“Toute ressemblance avec des personnes existantes n’est que pure coïncidence”.

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